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TGCM 2020 - Montbron, Monde réel

DL2020

2020, annus horibilis, année de courses virtuelles, certes de beaux challenges et de partages, mais quand même, le désespoir de voir toutes les courses auxquelles j’étais inscrit s’annuler les unes après les autres … Dans l’idéal mon année aurait dû comporter une quinzaine de marathons, mais le coronavirus ainsi qu’une petite déchirure au mollet droit en début d’année agrémentée de deux Achille récalcitrants et enfin d’une récente hernie du sportif (c’est flatteur, ça, je suis donc un vrai sportif !!) en décidèrent autrement, et entre séances de kiné et sorties solitaires, je passais mon premier semestre en bouclant quelques marathons, ou ultra virtuels, et en roulant à vélo, avec beaucoup de km parcourus dans un cercle d’un km de rayon autour de chez moi…

ENFIN ! Après des mois et des mois, j’ai l’opportunité de débloquer mon compteur marathon en allant m’aligner en Charente sur ce Trail des Gorges du Chambon et du Montbronnais, TGCM, alléchant si l’on en croit la communication Facebook, et un peu mystérieux pour moi quand je vois qu’il alloue 2 points UTMB…

L’aventure commence par un réveil à 4h30, suivi d’un départ nocturne pour 2h de route ; sur place, je trouve une météo clémente, 16°C à 7h30, l’atmosphère est calme, le jour se lève doucement, l’organisation Covid est en place, et tout le monde porte un masque autour de la salle des fêtes, zone de retrait des dossards et de départ. Quel plaisir de passer sous une arche, de marcher sur les câbles des chronométreurs, des bonheurs presque oubliés…

Il y a entre autres formats un 80km, mon 42, un 29, un canicross…chaque course réunissant un peloton d’environ 150 partants. L’Ultratrail est déjà parti, à 5 heures…

J’ai ressorti mon t-shirt violet de Laurette, il sera visible très très longtemps en course… Camelbak chargé, quelques barres et gels dans les poches, écocup à portée de main, je suis prêt !

Le départ est donné à 8h30 par l’excellent et quasi-légendaire Alain Létard, indéboulonnable même si bien ébranlé par cette année terrible pour les commentateurs comme lui…Je pars tranquillement en fin de peloton, savourant l’instant… j’ai un dossard sur le ventre , un vrai, pas virtuel!!

Très vite on est à travers champs, et on peut enlever le masque.

3 ravitos « allégés » sont prévus, aux km 12, 22 et 32 ; une barrière horaire est fixée à 5h au 3ème poste, ce qui ne met pas trop de pression (ha ha si j’avais su !) le parcours est une succession de traversées de champs, de sentiers en sous-bois, ondulés en permanence bien sûr, le D+ total annoncé est de 1240m. D’entrée les premières montées chauffent les cuisses. J’ai pris mes bâtons de trail, quelle bonne inspiration, ils vont me sauver la vie aujourd’hui, mais je ne le sais pas encore…

Km3 - J’entends un petit groupe de coureurs au loin devant moi qui crie quelque chose, je ne distingue pas leurs mots, ils se challengent peut-être entre eux… Dans l’humidité matinale, je progresse sur ce chemin bordé d’une haie d’où émergent quelques gros arbres biscornus. Soudain j’entends comme un bourdonnement, ne l’identifie pas, et me retrouve d’un coup dans un essaim de frelons en furie. Panique, je mouline avec mon bras droit pour éloigner ceux qui s’accrochent à mon crâne, mon buff était en bandana, pas en bonnet… ; Et paf, c’est la piqure ! Douleur aigüe immédiate, je sors du nuage… je crie : « Et merdeeee !! C’est pas vrai !!! », Je pense immédiatement : 10 mois que je n’ai pas couru un marathon et ce qui sera peut-être la seule occasion de l’année va être anéantie par un frelon !!! Dans la tête, ça tourne à toute vitesse; je m’évalue, pas de vertige ou autre réaction inquiétante hormis cette douleur lancinante, qu’il va falloir gérer… un peu plus loin je croise un gars qui se frotte la tête, piqué lui aussi, mais qui va abandonner car allergique, il craint une autre attaque plus loin… ; on appelle les pompiers pour une intervention rapide, le peloton des 29km va passer par ici bientôt…

La route reprend, et des paysages grandioses nous sont offerts lorsqu’on surplombe les grands espaces verts, les fumerolles de la brume matinale se dissipent au fond des vallées, plaisir des yeux…les couleurs automnales sont bien présentes par ici, les feuilles brunes commencent à tapisser les sentiers, les fougères sont rousses … ces passages me rappellent mes forêts illacaises, je suis chez moi !

Km12 - A travers la rosée on progresse pour joindre le 1er poste de ravitaillement au lieu-dit Puyservaud. Je suis presque seul, tout va bien, les bénévoles m’accueillent avec bienveillance, une dame me masse gentiment le crâne avec du gel hydro-alcoolique pour me soulager…

Les propriétaires locaux ont exceptionnellement ouvert leur terrain à la course avec certains passages rien que pour nous, des sous-bois, des traversées de champs, une étable d’où les vaches brunes me regardent passer, me faisant penser à un décor identique sur le MVA…

Petit rayon de soleil supplémentaire, une joyeuse bande de filles déguisées en pirates, cow-boys, discogirl…, dirigées par Blanche-Neige mégaphone en main, encouragent les coureurs avec malice, je les retrouverai à plusieurs reprises sur le parcours jusqu’au bout à l’entrée de Montbron.

A ma montre, je passe au semi en 2h37, ce qui me rassure définitivement pour l’unique barrière horaire de 5h au km 32. J’ai repéré sur le plan ce lieu-dit « Le Perry », redouté aujourd’hui !

Km22 - 2ème ravito, sous une petite grange à « Tartou », je fais le plein d’énergie avec des petits morceaux de pâté en croûte, des cubes de pate de fruit, et de l’eau plate ou gazeuse, j’échange quelques mots avec les bénévoles… et je repars tout seul cette fois-ci. Quelques minutes plus tard, en quittant un champ par une jolie descente sur herbes hautes, je commets ma 1ère faute d’inattention immédiatement punie par ma 1ère erreur de parcours, je n’ai pas vu un panneau, et ne ferai demi-tour sur la route que 300 mètres plus loin. 600 mètres de pénalité !

Et presque juste après, deuxième erreur, je quitte la route et m’embarque à droite dans un champ en montée, et au moment d’en sortir, tout en haut donc, une camionnette blanche roulant au ralenti s’arrête prés de moi, le gars, de l’équipe d’organisation, me demande si je fais partie de la course. « Oui, ne me dis pas que je me suis trompé ? - Si, il fallait continuer tout droit en bas » ! Il m’aiguille sur la bonne voie que je retrouve quelques centaines de mètres plus loin, avec ce coup-ci un bon km en trop… heureusement que j’ai de la marge ! Je précise que le fléchage était irréprochable, et immanquable, sauf pour moi quand j’ai été distrait !

Mais le profil va changer (et peut-être se plaquer sur la fatigue qui commence à se faire sentir). Tout d’abord on va avoir droit aux apparemment fameuses « 80 marches de Robert », une montée raide de malade, rendue pratiquable par des marches en bois accrochées à la pente, qui aident à monter, mais je crampe au niveau des péroniers, j’ai le souffle court, et en arrivant en haut, la tête qui tourne, je vois les étoiles… Au pied de cette butte, un panneau « Chemin privé, ouvert exceptionnellement au TGCM » nous prévenait… On comprend bien l’exception !!

Puis pas loin après, se présente la « trace des chevreuils », une autre ascension brutale, qui lamine les cuisses, les crampes se font plus pressantes… sanction immédiate, un km en 23 minutes me rappelle qu’en trail, parfois, distance et temps se dissocient…

Ce qui se monte doit être descendu bien sûr, et j’ai droit aussi à quelques descentes bien raides, techniques, dans la caillasse ou les racines, je ne suis vraiment pas à mon aise, donc freins serrés sur les quadriceps. Dans une longue descente en devers le long d’un fossé de pierres, ma foulée est plus qu’hésitante car c’est vaguement glissant, et l’inclinaison me tord les chevilles. Je fais du sur-place, pitoyable descendeur… A cet endroit une fille me passe comme une balle, une fusée de descente, incroyable sensation…

Des panneaux « Ca monte !! », « Attention, descente technique », « Profitez du point de vue ! » ou encore « Attention la tête !! Levez les yeux » transforment cependant régulièrement mon rictus en sourire.

Cette portion 22-32km est un enfer, récompensé par des vues somptueuses sur des vallées, de belles bâtisses, une fois qu’on est sur les hauteurs. Mais cet enfer m’épuise, me met à terre ! Mes forces se diluent, s’éteignent peu à peu…

Le chrono tourne, ma marge fond à vue d’œil. Pas de poste de contrôle 32km au Perry en vue… Inquiet, j’accélère, je double un coureur qui me dit « de toute façon on est hors-course ! » Quoi ? Pas question !  À mon chrono on est au-delà ! Il faut bien s’accrocher  à quelque chose…J’arrive au km 33 (en tenant compte de mes détours) pile en 5 heures, c’est dire ! Mais pas de poste de ravito, je l’atteindrai au km 34. Le serre-file est derrière, ouf, je suis passé. Je sais que maintenant, personne ne m‘éjectera de la course. Plus de pression sur le temps qui passe.

Par contre je ne peux plus courir, je suis vidé de toute force, la bouche sèche en permanence, et le rythme cardiaque qui monte dès que je trottine… je vais donc beaucoup marcher pour rejoindre l’arrivée, mais il n’est pas question d’abandonner !

Au sortir d’un sous-bois débouchant sur la route, à un croisement, le bénévole qui m’aiguille a un léger accent anglais… « Thank you for not having brexited » lui dis-je au passage, il sourit …

Tiens, un petit vignoble… je longe quelques rangées de vignes, en m’abreuvant de l’eau chaude de mon camelbak… Je manque d’air !

Km41 - Une descente super technique dans laquelle des coureurs du 80km agiles comme des cabris me passent avec aisance, alors que je suis presque sur les fesses, nous procure une vue extraordinaire sur le château Chabrot, énorme bâtisse au donjon médiéval que nous retrouvons en contrebas dans la vallée, je l’enroule en traversant la Tardoire puis traverse le parc du très beau château de Ferrières attenant, par un long sentier de gravier blanc sur lequel je rampe… d’ici j’entends au loin Alain au micro, la délivrance est proche…

Après une ultime côte (il restait 250D+ après le dernier poste de contrôle), j’aperçois le clocher du village, on rejoint la route pour un peu de bitume, on tourne dans le village, quelques escaliers et je pénètre dans le vieux château de Montbron, où, ultime surprise de l’organisation, je suis plongé dans une atmosphère d’Halloween, dans une salle obscure, toiles d’araignée, cadavres et lueurs rouges, vertes, violettes, comme dans la chambre des horreurs des fêtes foraines…très drôle, et joli clin d’œil aux coureurs à 500 mètres de l’arche. Encore un ou deux virages et je termine ma grande balade en 7h16 quand même, mais quand on aime, on ne compte…plus.

Masque à nouveau sur le nez, je me jette sur les pastèques, seul aliment que j’accepte et que mon corps réclame (avec une bière bien fraîche). Petit à petit je refais surface, et après une bonne douche bien chaude (décidément, quelle belle organisation), je reprendrai la route en espérant ne pas avoir de crampes pendant le voyage.

 

Le lendemain, quelques grosses courbatures, les jambes de bois, et quelques ampoules, souvenir vivace du monde d’avant, additionnées du réveil de ma hernie du sportif, me rappelaient que oui, j’avais bien couru mon 127ème opus…

Cap-Ferret, Bordeaux, Nice-Cannes 2019 : mon petit...
 

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Invité
jeudi 29 octobre 2020

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